Visite d’Olivier Tesquet

Quand la technologie rêve de remplacer la démocratie: rencontre avec Olivier Tesquet. 

Sous la neige et par –8 °F, le froid extrême semblait presque avoir « parachuté » Olivier Tesquet au cœur de Chicago, à Beans and Bagels, pour une soirée d’échanges aussi rares que précieux.c’est là que des membres de Français du monde se sont retrouvés pour écouter le journaliste présenter Apocalypse Nerds, un livre qu’il a coécrit avec Nastasia Hadjadji.

Une pensée techno-fasciste» : les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier  Tesquet racontent les dérives des milliardaires trumpistes
Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet se sont intéressé·es aux «apocalypse nerds». © Teresa Suarez/Divergences

Au fil de la discussion, Olivier Tesquet nous a aidés à mieux comprendre un courant encore peu connu du grand public : celui des technofascistes. Il ne s’agit pas d’un mouvement structuré, mais plutôt d’un ensemble d’idées qui circulent progressivement, mêlant fascination pour la technologie, rejet de la démocratie et méfiance envers l’État. Ces idées reposent sur la conviction que la technologie serait plus efficace que le débat démocratique pour organiser la société.

Une question s’est naturellement imposée au fil de l’intervention : ces acteurs sont-ils consciemment fascistes, pleinement lucides quant aux conséquences humaines et sociales de leurs projets ? Une interrogation que l’on pouvait se poser sans même avoir à la formuler, tant les réponses apparaissaient peu à peu dans les propos d’Olivier Tesquet. Il a montré que si certains assument clairement une vision autoritaire du monde, d’autres se présentent comme de simples pragmatiques, persuadés que la technologie peut remplacer la politique, sans toujours mesurer les effets de cette vision sur les libertés individuelles.

Ces courants reposent sur un assemblage d’idées parfois contradictoires : rejet de l’impôt, critique radicale de la démocratie, méfiance envers l’égalité et valorisation de sociétés fermées ou hiérarchisées. Certaines références intellectuelles reviennent régulièrement, notamment des penseurs pour qui la démocratie serait un modèle dépassé, incapable de répondre aux défis du monde contemporain.

Plusieurs figures ont été évoquées au cours de la soirée. Curtis Yarvin, par exemple, défend l’idée qu’un État devrait être dirigé comme une entreprise, par un dirigeant unique plutôt que par des élus. Olivier Tesquet est également longuement revenu sur la figure de Peter Thiel, cofondateur de PayPal et premier investisseur de Facebook, dont l’influence dépasse largement le monde de la technologie. Il a notamment rappelé que Thiel a financé la campagne de J.D. Vance, aujourd’hui sénateur, illustrant ainsi la manière dont certaines idées issues de la Silicon Valley trouvent une traduction directe dans le champ politique. Ce soutien n’est pas anecdotique : il révèle une volonté assumée de peser sur les institutions démocratiques en promouvant des dirigeants favorables à une vision technocratique et autoritaire du pouvoir.

Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, «Apocalypse nerds», Éditions divergences, septembre 2025, 200 pages, 17 euros

La discussion a également permis de mieux comprendre le rôle d’entreprises technologiques comme Palantir. Bien qu’il s’agisse d’une entreprise privée, Palantir développe des outils d’analyse de données utilisés par des institutions publiques, notamment dans les domaines de la surveillance et des politiques migratoires. Ses technologies sont utilisées par l’ICE, ce qui soulève d’importantes questions éthiques et démocratiques sur la protection des libertés individuelles et le contrôle des pouvoirs publics.

Ce que cette rencontre a clairement montré, c’est que la technologie n’est jamais neutre. Derrière les promesses d’efficacité et d’innovation se cachent des choix politiques et idéologiques qui méritent d’être interrogés. Comme l’a rappelé Olivier Tesquet, pour comprendre ces dynamiques, il est essentiel de suivre l’argent et d’observer les liens entre idées, entreprises et pouvoir.

Malgré la neige et le froid extrême, les échanges ont été riches, accessibles et stimulants. Une soirée rendue possible grâce à l’organisation d’Oussama et Kathleen de Français du monde, et qui donne très envie de se plonger dans Apocalypse Nerds.

À l’heure où les discours technologiques occupent une place centrale dans nos sociétés, cette rencontre rappelle surtout l’importance de l’éducation : apprendre à décrypter les mots, les promesses et les récits, afin de former des citoyennes et des citoyens capables d’exercer leur esprit critique et de défendre les valeurs démocratiques.